Les Etats-Unis, Théorie Structurelle-Démographique (3)

Introduction

Le XIX et XXe siècle ont été le théâtre de transformations sociales et institutionnelles majeures : la disparition en occident des crises d’anciens régimes, l’émergence d’une classe moyenne, la transformation de la quasi-totalité des institutions régissant la vie sociale et politique et la « nationalisation de la Nation » à la fin du 19e pour reprendre les propos de Gerard Noiriel. Sans conteste, le monde dans lequel a vécu l’humanité avant l’industrialisation n’a plus grand chose à voir avec le monde d’après l’industrialisation.

Dans les articles précédents nous avons introduit la théorie structurelle-démographique et montré comment la dynamique des relations qu’elle prédit entre la population, les élites et l’Etat peut donner naissance à des cycles d’instabilités séculaires dans les sociétés agraires. Les transformations récentes ayant ébranlé la scène sur laquelle se jouait la dynamique structurelle-démographique, nous pouvons légitimement nous demander si elle joue toujours, et si oui, dans quelle mesure ?

C’est l’objet de ce couple d’articles dans lequel nous allons voir comment adapter la théorie structurelle-démographique aux sociétés contemporaines, et comment Peter Turchin l’utilise pour rendre compte de l’occurrence des instabilités au cours de l’histoire américaine dans son livre Age of Discord.

Une nouvelle théorie

Avant d’adapter la théorie structurelle-démographique, résumons la version originale de Goldstone en trois principes que nous utiliserons pour identifier les incompatibilités modernes et pour traduire la théorie.

1) Principe néo-malthusien

La croissance démographique dépasse structurellement la croissance de la production alimentaire, il en résulte des crises.

2) Principe de surproduction des élites

La croissance du nombre d’élites par reproduction et mobilité sociale dépasse la croissance du nombre de positions d’élites disponibles.

3) Principe d’instabilités

Les tensions économiques et écologiques issus des principes 1 et 2 créent une dynamique sociale (création de groupes marginaux, polarisation politique) conduisant à des instabilités politiques.

Premièrement, il est évident que la famine n’est plus une source d’instabilités politiques, au moins dans les pays occidentaux. Le premier principe est dès lors caduque, nous pouvons cependant en proposer une traduction en revenant sur les conséquences de la famine. La famine fait des morts, certes, mais elle est également source de précarité et d’une dégradation des conditions de vie à une échelle encore plus massive. On peut se servir de cela pour reconstituer un premier principe traduisant la causalité entre croissance démographique et la précarisation de la population. Si on ne meurt plus de faim, on peut connaître des périodes de chômage plus ou moins prolongées, ponctuées de périodes de travail dégradant et mal payé, cela d’autant plus fréquemment que la demande d’emploi est élevée et l’offre faible, marginalisant par la mise en compétition les parties les moins privilégiés de la population.

Secondement, la composition des élites – ou la sociologie de la bourgeoisie comme la nommerait certains sociologues – a également évoluée. On est passé d’une classe d’élites largement composée par les grands patrimoines comme les grands propriétaires terriens ou de bureaux en ville… à la coexistence avec des élites définies par leur revenu : une classe de cadres. Ces deux groupes se disputent toutefois en grande partie les mêmes niches économiques – postes de cadre, placé.e.s en grandes écoles, positions politiques, poste au sein d’une grande entreprise…- . Ainsi, si le second principe reste valide dans sa formulation ci-haut, la réalité sociale derrière est aujourd’hui bien différente. Elle semble cependant avoir conservé les ingrédients nécessaires à la dynamique structurelle-démographique, à savoir un nombre de positions limitées pour un groupe en expansion.

Si les deux nouvelles formulations des deux premiers principes se ressemblent, il convient toutefois de les garder distinctes car la dynamique des élites et celle du peuple jouent des rôles bien distincts dans l’engrenage structurelle-démographique. En particulier, le fait que les élites contrôlent par définition les institutions de pouvoir rend les conflits en leur sein beaucoup plus déterminants pour les dynamiques socio-historiques. Ils peuvent facilement donner lieu à des nouvelles lois, un changement de régime, voire un effondrement des institutions. Le reste de la population peut bien sûr déstabiliser le régime par la grève ou l’insurrection, mais son manque d’accès aux institutions rend difficile une influence directe. De ce fait, Turchin décrit la surproduction des élites comme le facteur dominant de la dynamique structurelle-démographique.

Diagramme causal des différents éléments de la théorie structurelle-démographique

Le troisième principe quant à lui, formalise simplement le lien entre les deux premiers principes et il ne semble pas y avoir besoin de le transformer. La forme des instabilités politiques contemporaines peut certes être différente de celles du passé, cependant on peut toujours chercher une explication d’au moins une partie de leur occurrence dans la dynamique structurelle-démographique. Les instabilités émergeant de l’opposition de plusieurs groupes, si nous arrivons à dire des choses sur l’évolution et l’opposition des groupes, alors des choses devraient pouvoir être dites sur l’apparition d’épisodes d’instabilités.

L’application de la théorie structurelle-démographique aux sociétés modernes en appelle également à un changement de méthodologie. S’intéresser à l’histoire des sociétés récentes ou modernes a un énorme avantage par la profusion des données. En effet, faute de pouvoir directement mesurer les quantités focales de la théorie comme le nombre d’élites, la polarisation politique, les ressources ou le nombre de positions disponibles, ont recours à des proxys tels que l’évolution du nombre de candidatures aux universités prestigieuses, le nombre de médecin ou d’avocat et les inégalités horizontale, à titre d’exemple. Seulement, plus l’on s’intéresse à des périodes anciennes, plus leur qualité a tendance à diminuer. Dans le cas des sociétés modernes on peut cependant profiter du phénomène inverse, la profusion des données nous offre la possibilité de sélectionner davantage de proxies, permettant de faire des choix qui sont à la fois plus proche de l’aspect que l’on cherche à mesurer et plus complet. Peter Turchin soutient par exemple qu’une quarantaine de proxies suivent l’évolution séculaire attendue dans le cadre de la théorie au cours de l’histoire des Etats-unis, certains d’entre eux sont détaillés dans son livre Age of Discord où il propose une analyse structurelle-démographique des Etat-Unis de 1781 à aujourd’hui. Nous allons d’ailleurs la commenter dans la suite de cet article.

Application aux USA

Dans son analyse, Peter  Turchin utilise un ensemble de proxies permettant de mesurer les variables d’intérêt de la théorie : surpopulation, surproduction des élites et les dynamiques socio-économiques associées comme la polarisation politique et la dégradation des conditions de vie. Sur les graphiques sont représentés l’évolution standardisée (moyenne =0, variance = 1) d’une partie des proxies de la théorie, l’un pour les proxies liés à la dynamique de la population et l’autre à la dynamique des élites. 

On peut y voir une conjoncture assez favorable au commencement de l’histoire des Etats-Unis, probablement aidé par l’expansion démographique, géographique, les conquêtes coloniales des territoires amérindiens et la profusion des ressources. A cette période de croissance relative se succède un renversement de conjoncture vers la moitié du 19e siècle.

Ce renversement se produit d’abord au profit des élites puis devient source de leur division selon la théorie. On voit par exemple l’augmentation de la polarisation politique et des frais d’inscriptions aux universités prestigieuses augmenter (tuition) reflétant un nombre croissant d’aspirants. Dans le même temps, on peut voir une diminution des salaires, de la taille et de l’espérance de vie pour la population. 

C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’on observe un pic d’instabilité politique correspondant à la guerre civile américaine, faisant suite à la sécession des États esclavagistes du Sud en réponse à la victoire d’un président favorable à l’abolition de l’esclavage.. Ce pic d’instabilité est d’ailleurs correctement prédit par la théorie au travers de la fonction PSI que nous avions présentée dans le premier article de cette série. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le double pic d’instabilité traduit deux types d’oppositions différentes ; le premier un conflit intra-élite avec la guerre de sécession en 1860 et le second un conflit travailleurs-patrons en 1920. 

Cette période d’instabilités et de dégradation des conditions de vie va se poursuivre jusqu’au New Deal dans les années 1920 qui a marqué le retour à une conjoncture favorable par une diminution des inégalités et de la polarisation politique. Ainsi, à partir des années 1920 une nouvelle phase d’intégration s’amorce et dure jusqu’aux années 60-70, pour ensuite  prendre fin dans les années Reagan et  laisser place à une nouvelle conjoncture structurelle-démographique marqué par la fragmentation des élites qui se prolonge toujours aujourd’hui et dont nous pourrions voir un indice dans la fréquence des shutdowns des institutions américaines.

Ainsi, selon Turchin, les années 2020 devraient être une période particulièrement propice aux instabilités politiques,

Le rôle de l’Etat

Dans ce résumé de l’étude structurelle-démographique de l’histoire des Etats-Unis par Peter Turchin, nous n’avons pas évoqué le rôle de l’Etat. Revenons-y à présent.

L’Etat a beaucoup évolué au cours de l’histoire des Etats-unis.

Tout d’abord très faible et quasiment absent des rapports économiques au 19e, il s’est développé et a pris une part plus importante dans la première moitié du 20e siècle pour ensuite se concentrer sur ses fonctions régaliennes à partir des années Reagan (1980). De façon générale, l’appareil étatique a un rôle très versatile dans la dynamique structurelle-démographique, pouvant tantôt aggraver les inégalités par des taxes injustes, les réguler par des aides sociales ou involontairement atténuer ou augmenter la polarisation politique de la société.

L’État joue ainsi plusieurs rôles dans la théorie structurelle-démographique. Le premier en tant qu’acteur principal de la cohésion de la société civile et politique de la nation, définissant  le décor institutionnel où se joue la crise structurelle en gouvernant la nation et son territoire. La seconde en tant qu’enjeu de pouvoir pour les conflits intra-élites, amplifiant les divisions politiques ou au contraire en les régulant comme avec le New Deal. Et enfin la troisième, par son rôle d’interface entre le national et l’international. 

A titre d’exemple, la période d’étude du second cycle (1920- Aujourd’hui) est une période où les Etats-unis sont une puissance hégémonique, ce qui signifie que la stabilité de l’Etat est nourrie par l’ensemble de ses privilèges économiques et géopolitiques. Ce statut de puissance hégémonique permet notamment une régulation de la dette, il est difficile de perdre confiance en la capacité de l’Etat américain à rembourser lorsqu’il est garant de la monnaie-monde, évitant alors aux intérêts de celle-ci de s’envoler.

Dans la première partie de son histoire, L’État est peu présent dans la régulation des rapports économiques et dans la seconde, son statut de puissance hégémonique le prévient de la faillite. Il s’ensuit que l’étude de la surpopulation et de la surproduction des élites suffisent jusqu’ici à rendre compte de la dynamique structurelle démographique des USA. Il n’en reste pas moins que la situation fiscale de l’Etat américain peut jouer un rôle dans le futur.

Conclusion

L’analyse de l’histoire des Etats-Unis par Peter Turchin dans son livre Age of Discord montre que les Etats-Unis traversent deux cycles tissés par des tendances bien marquées : un premier allant de la révolution industrielle au New Deal et un second, inachevé, du New Deal jusqu’à aujourd’hui. Bien que loin de décrire l’ensemble des événements ou des faits particuliers, l’adaptation de la théorie structurelle-démographique qu’il propose semble toutefois permettre de rendre compte de l’occurrence d’instabilités politiques séculaires comme l’indiquent les variations de la fonction PSI et sa corrélation avec l’occurrence réelle des instabilités.

Ainsi, l’adaptation de la SDT aux sociétés modernes permet de capturer certaines des dynamiques contemporaines d’intégration et de désintégration politiques. Cette capacité à prédire des données après l’industrialisation peut indiquer que malgré des changements majeurs de l’objet d’étude sur la période, la structure (au sens des relations causales qui sous-tendent l’évolution de  faits sociaux mesurables) responsable de la dynamique structurelle-démographique semble, elle, être conservée.

S’il est encore trop tôt pour rejoindre les conclusions de Turchin dont nous avons ici offert une présentation charitable des travaux  – et dont nous ne manquerons pas d’ailleurs d’adresser la critique – . Nous pouvons au moins lui accorder que ses prédictions semblent trouver un certain écho dans l’actualité.

Nicolas Salerno

Merci à Capucine, Avel, Achille et Jean-Lou pour leur relecture et précieux conseils. Tous les graphiques à l’exception du premier sont issus du livre Age of Discord de Peter Turchin.