Le social comme langage

Qu’est-ce que le « social » ? C’est la question d’ouverture du dernier chapitre du livre Logics of History de William Sewell. Le « social » est une notion fondamentale des sciences sociales devenue commune, vague, saturée, qui a été noyée dans les multiples significations que les travaux sur le sujet lui ont donné au cours du temps. Elle se dresse ainsi au côté d’autres notions, non-moins structurantes, mais devenues tout aussi vagues comme « culture », « structure », « société ». Afin de prévenir le péril épistémique que le flou de la notion fondatrice des sciences sociales faisait courir à ces disciplines, Baker proposa une définition abstraite et générale du « social » comme signifiant :« la totalité des interdépendances dans les relations humaines ».

Cette définition constitue le point départ de la métaphore linguistique du social développée dans l’ultime chapitre du livre de Sewell. En suivant cette définition, comprendre ce qu’est le « social » revient donc à comprendre la manière dont est produite cette « interdépendance des relations humaines ».

En adoptant cette définition, on opère également un déplacement conceptuel. D’une conception centrée sur des objets, des formes sociales statiques comme les groupes sociaux, les classes sociales, les individus, qui nous est intuitive, nous passons à une conception dynamique basée sur des processus : les formes de médiation qui placent les personnes de ces groupes dans une relation « sociale ».

Le “social” est alors conçu comme le produit des différentes formes de médiations à l’œuvre dans les relations humaines.

Illustration du changement de focale dans l’étude du social, par Hélène Bezin–Chaingy

Ce changement de focale consiste donc à placer la médiation au premier plan, au détriment des entités sociales interagissant au cours de celle-ci. Notre intérêt passe donc d’entités statiques au processus de construction de la relation : la médiation.

Mais que sont au juste ces formes de médiations ? Autrement dit, quels sont les moyens par lesquels se tissent l’interdépendance dans les relations humaines ? Ou encore, quels sont les flux constituant les relations humaines ?  Répondre à ces questions est l’occasion de mobiliser une métaphore, celle du social comme langage.

La métaphore linguistique

La métaphore linguistique du social fait écho à de nombreux travaux, comme ceux de Claude Lévi- Strauss dans « Les Structures élémentaires de la parenté » et de Ludwig Wittgenstein et ses « jeux de langages ».

Ces travaux marquent un tournant linguistique dans l’histoire des sciences humaines et sociales ainsi qu’un changement de paradigme dans l’explication des phénomènes sociaux. Dans ce paradigme, expliquer un phénomène consiste à décrire des codes sociaux et leur interprétation par les formes sociales spécifiques (classe, groupe, individu…),  plutôt que par des structures objectives sous-jacentes. Ces deux types d’explications ne sont par ailleurs pas exclusives, et c’est là un des points principaux de l’argumentation de William Sewell sur l’utilité de la métaphore linguistique.

La conception du social comme langage appelle à élargir ce que nous entendons communément par « langage », au-delà de pratiques uniquement basées sur le discours. Dans le domaine du social, les relations humaines sont alimentées par de multiples pratiques ayant un aspect symbolique. Plus précisément, on s’intéresse à la sémiotique des actes communicatifs, ce qui renvoie aux signes comme supports de sens développés dans l’activité sociale et à leur interprétation par les receveurs.

Le langage du social ne s’arrête donc pas aux formes discursives et comprend une grande richesse de flux symboliques médiés par les gestes, les émotions, la transaction de ressources matérielles… C’est parce que ces actions « non linguistiques » ont des propriétés sémiotiques que la description du social comme langage peut-être pertinente.

Un langage consiste en une collection donnée de symboles, une « langue », qui, une fois recrutée au travers de la « parole », et contextuellement interprétée, produit du sens. Cela permet alors de saisir deux caractéristiques fondamentales du social : son aspect synchronique (résidant à un moment donné), par la « langue », et son aspect diachronique (reposant sur la séquence temporelle) et interprétatif, par la « parole ». La langue contraint la parole, ce faisant, elle lui permet de signifier quelque chose. La parole quant à elle, permet la reproduction et la transformation de la langue en instanciant sa structure et en y apportant graduellement des modifications par son usage.

Les différentes actions entreprises dans le contexte du social participent à des formes de médiation, elles sont en ce sens des pratiques sémiotiques (dont la parole est un exemple). Ces formes de médiation (discursive, gestuelle, matérielle etc) ne consistent pas en des flux parallèles, mais interagissent entre elles. Saisir la manière dont interagissent et s’articulent en un « complexe sémiotique » est cruciale pour comprendre la manière dont est produite l’interdépendance dans les relations humaines, « le social », et comment il se transforme au cours du temps.

Mettre l’emphase sur la transformation des relations humaines au cours du temps, c’est-à-dire la manière dont elles se construisent, permet de mettre en avant leur aspect diachronique. Cela permet également de rompre avec une conception de cette métaphore dans laquelle la « langue » est une donnée statique, une structure formée par une collection de symboles qu’il suffirait de combiner pour créer du sens. Ce qui était par exemple le cas dans la conception de Lévi-Strauss et Saussure, avec la structure de la parenté et avec la « langue over parole ». Ce développement diachronique de la métaphore linguistique consiste à mettre en évidence la relation dialectique entre la langue et la parole, et de mettre en évidence la manière dont les formes de langages sont socialement construites. Cette relation marque ce que Sewell nomme tournant historique au sein du tournant linguistique.

Ce nouveau tournant est reflété par l’usage d’une seconde métaphore, entre une langue et un paysage (landscape). Le principe de cette métaphore est de mettre en avant la relative stabilité d’une langue par rapport à son usage, la parole, ou plus justement et généralement, dans le cas du social, des pratiques sémiotiques. L’idée centrale étant qu’une langue est un processus de construction. On peut comprendre cela par un prolongement écologique de cette métaphore.

Les formes de médiations construisent l’environnement dans lequel elles se produisent. Elles constituent tout à la fois les flux et le paysage dans lequel ils s’écoulent.

Illustration de la métaphore du paysage et de l’idée de contrainte. Le paysage contraint et permet à la fois les écoulements comme les langues contraignent la parole tout en lui permettant de signifier quelque chose. L’idée de contrainte se différencie du déterminisme car elle induit une forme de variabilité, dans la métaphore linguistique cette variabilité est les changements de signification par l’interprétation et ici les trajectoires possibles d’écoulements.
Métaphore des os comme contrainte. Ils restreignent et permettent le mouvement à la fois

Dans le cas du social où plusieurs pratiques sémiotiques coexistent et s’articulent ensemble, on peut percevoir une conséquence radicale de cette métaphore. Si nous admettons que toutes les relations sociales sont constituées par différentes formes de médiations. Alors c’est l’environnement du social, la société même, dans tous ses aspects (matériels, institutionnels, organisationnels etc) qui constituent l’environnement. Ainsi pour Sewell, les dispositions matérielles (telles que les infrastructures) ou immatérielles (telles qu’un système économique), constituent des instanciations des pratiques sémiotiques.

Pour se représenter cela, nous pouvons penser à une église, qui est un élément matériel de l’environnement produit par un complexe sémiotique spécifique (la religion) mais dont l’usage va lui permettre de s’ancrer dans d’autres complexes sémiotiques, en étant à la fois source d’interprétation et contraignante sur les pratiques sémiotiques pouvant avoir lieu. Ceci est mieux compris par un trait que l’on trace sur une toile, ce dernier contraint les dessins possibles mais permet à certains d’exister en constituant un de leur trait.

Cet environnement construit permet ainsi de mettre l’accent sur le fait que les pratiques sémiotiques, dans toutes leurs diversités, sont à la fois une source de leur propre reproduction et le sujet de leur transformation.

Le basketball comme langage

Afin de rendre compte de la coexistence de ces différentes pratiques sémiotiques, du « complexe sémiotique » qu’elles constituent et de leur transformation, William Sewell prend l’exemple du basket-ball.

Le basket est un sport régi par des règles (≈ une langue), énacté par ses pratiquants (≈ la parole). Lors du jeu se présentent diverses situations ayant une influence sur l’action des joueurs, à commencer par les actions des autres joueurs, leur organisation globale sur le terrain, le score… Il y a une conjugaison entre plusieurs pratiques sémiotiques correspondant à différentes formes de médiations ; matérielle (taille des joueurs, terrain), gestuelle (comportement des joueurs), linguistique à travers les diverses interjections entre les joueurs du type « passe ! », ou encore quantitatives par le score affiché, qui peut influer sur le comportement des joueurs.

Dans l’histoire du basketball, les règles (une forme de médiation) ont été modifiées par l’articulation, ou dans ce cas la « friction », entre différentes pratiques sémiotiques. Par exemple, la taille des joueurs et leur répartition sur le terrain ont conduit à interdire certaines pratiques comme le « goaltending » interdisant de dévier un ballon en phase descendante proche du panier, ou à en permettre d’autres comme le fait que des tirs éloignés du paniers soient davantage gratifiés. Cela afin d’éviter des comportements ayant émergé de la conjugaison de pratiques sémiotiques et nuisant à l’aspect ludique du jeu, comme le fait de poster un grand joueur de façon statique en défense.

Le sport constitue un bon exemple car différentes formes de médiation sémiotiques y sont présentes, on y trouve des gestes, des mots, des normes organisationnelles (les règles), des infrastructures (le terrain, le ballon). On peut synthétiser les conséquences de cette coexistence en poursuivant l’analogie entre langage et sport :  Les pratiques des joueurs incarnent les règles et permettent leur reproduction au cours du temps, tout en participant à leur transformation en les reproduisant dans des conditions changeantes.

Précisons toutefois que cette analogie à des limites et que la distinction entre langue et parole n’est pas aussi immédiate et duale dans le sport qu’elle l’est dans le discours. Cela reste toutefois une manière commode de mettre en évidence des propriétés communes.

L’exemple du sport nous offre également une occasion d’adresser l’articulation entre description quantitative et qualitative en sciences sociales. La conception « interprétative » du social, consistant à expliquer  celui-ci  par l’interprétation et la description des codes sociaux, a eu tendance à privilégier une description qualitative. Cette inclinaison pour la description qualitative s’explique par la subjectivité de l’interprétation et la diversité des pratiques sémiotiques qui sont au centre de la description linguistique, s’opposant alors à la réduction normative produite de la description quantitative.

On peut cependant argumenter, comme le propose Sewell, qu’il existe également des formes de médiations quantitatives, comme le score ou encore les statistiques sportives et, qu’afin de les décrire, l’usage d’outils de même nature peut être pertinent, éventuellement davantage qu’une description qualitative. En cela qu’elles peuvent permettre de saisir des régularités invisibles autrement, comme le nombre de paniers marqués par un joueur ou une équipe au cours de la saison, le nombre de passes effectuées etc.

Outre le basketball, les formes quantitatives de médiation jouent un rôle majeur dans les relations sociales. On peut observer cela au travers de l’omniprésence des relations économiques largement médiées par des indicateurs quantitatifs comme le prix ou les stocks (pour ne citer que deux exemples). Karl Marx impute cette équivalence généralisée entre les commodités par le prix, aux relations économiques capitalistes, qui auraient tendance à transformer et uniformiser les relations qualitatives en relations quantitatives, Notamment au travers de la monnaie qui établit une similarité entre des choses en apparence distinctes, afin de permettre le contrôle et l’optimisation de la production.

L’économie, une science sociale ?

Le cas de l’économie comme une science sociale est à ce titre particulièrement intéressant. L’économie est une discipline reposant essentiellement sur une description quantitative et des méthodes axiomatiques héritées de la physique.

Nous avons pourtant mis en évidence, grâce à la métaphore linguistique du social puis celle du paysage, la diversité et la complexité inhérente aux relations d’interdépendance qui le constituent. Ces relations étant caractérisées par le sens qu’elles contribuent à générer au sein des médiations qui y prennent place, il est alors raisonnable de se demander si les méthodes de l’économie sont compatibles avec la nature même son objet d’étude ? C’est l’une des questions que cherche à adresser Sewell dans le dernier chapitre de son livre .

On peut comprendre l’économie à la lumière de l’approche interprétatif comme une tentative de simplification des relations économiques tirant profit la réduction du champ des interprétations au sein des relations économiques. Cette réduction peut se comprendre par le fait qu’il est possible de positionner la quasi-totalité des choses sur l’ échelle commune qu’est leur valeur monétaire. C’est l’équivalence généralisé des commodités que décrivait et dénonçait Marx, à laquelle s’ajoute des hypothèses homogéneisant le comportement des acteurs comme l’agent rationnel ou des hypothèses macroscopiques comme la main invisible d’Adam Smith.

Se faisant la description économique s’émancipe de la subjectivité induite par la composante l’interprétative du social. Elle tend alors à produire des descriptions objectives et mécanistes à semblable à celles de la physique, où des causes définies conduisent de façon stable à des effets déterminés.

Pour reprendre la métaphore de la carte et du territoire, l’économie se propose alors de représenter une carte objective du territoire, qui tiendrait en tout lieux et pour tout individu. Elle détache alors la carte de sa composante projective, c’est à dire comme un moyen permettant de s’orienter vers une fin spécifique motivant les choix de représentation.

Si la simplification et les hypothèses sont nécessaire pour représenter le monde et le rendre intelligible, leur objectivisation peut poser question. En effet, tenir pour objectif ces représentation et réifier les observables utilisées, peut conduire à les émanciper des fins pour lesquelles elles ont été produites et soustraire alors ces dernières au débat. L’exemple le plus emblématique est sans doute l’ubiquité du PIB comme de mesure de performance économique, dont la réification contribue à invisibiliser le débat sur la fin qu’il sert, à savoir le modèle productiviste.

Les descriptions mécanistes et interprétatives ne sont toutefois pas nécessairement exclusives. Si on peut dire que les simplifications mécanistes proposées par l’économie consistent en une forme de cécité choisie. On peut également prendre conscience de cet état de fait et conjuguer ces méthodes quantitatives, une approche interprétative. Cela conduit à adopter une approche pragmatiste, dans laquelle les moyens descriptifs sont inféodés à la situation qu’ils décrivent dans toute sa complexité. Sewell synthétise cela :

« La procédure qui convient n’est pas de réifier** des mécanismes mais d’utiliser les arguments mécaniques comme un moyen pour accomplir la fonction des sciences sociales ; Dé-réifier ce qui semble être des causes mécaniques, identifier l’articulation des pratiques sémiotiques qui sont à l’origine des conséquences indirectes et des conditions méconnues de l’action humaine. » 

W.Sewell, 2005, Chap 10, Traduit de l’anglais par l’auteur de l’article.

Autrement dit, les relations mécanistes ne sont pas nécessairement exclues et peuvent constituer des raccourcis explicatifs pertinents   mais uniquement lorsqu’elles sont situées et leurs hypothèses explicitées, afin d’éviter leur réification et d’éluder les relations sémiotiques sous-jacentes . Pour le dire autrement, une représentation pertinente n’est ni objective en réifiant ses simplifications, ni subjective en embrassant la totalité du domaine interprétatif. Elle devient pertinente lorsqu’elle projective, située, c’est à dire qu’elle parvient à extraire des informations pertinentes pour une fin, un objectif d’étude donné.

La discipline historique est d’ailleurs pavée de débats sur le sujet, opposant tenant d’explications mécanistes aux tenants d’explications interprétatives. Détournant alors l’attention de la coexistence d’éléments écologiques, géographiques, sociologiques, politiques… et de la manière dont ils sont tous internalisés par les formes sociales pour produire le fait historique. A cet égard, l’approche pragmatiste de William Sewell apparaît comme marginale et salutaire.

** La réification consiste à donner les caractéristiques ou transformer en chose ce qui ne l’est pas, tel que considérer une personne comme un objet ou bien une idée abstraite comme un élément concret, ou à leur donner un caractère statique ou figé.

Manifeste Interprétatif

L’auteur de Logics of History conclut l’ultime chapitre de son livre sur un manifeste pour l’approche interprétative, qui résume habilement son propos (et cet article).

 » Le social est le fondement ontologique, complexe et incontournable, de notre vie commune en tant qu’êtres humains. La meilleure façon de le comprendre est d’abord de le considérer comme un réseau articulé et évolutif de pratiques sémiotiques (métaphore du langage) qui, ensuite, construisent et transforment l’environnement,  qui fournit des matrices pour ces pratiques et en limitent les conséquences (métaphore du paysage). 

La méthode fondamentale pour analyser le social ainsi compris est interprétative, c’est-à-dire qu’elle consiste à expliquer les actions en reconstruisant les codes sémiotiques qui permettent leur production. Cette méthode interprétative doit cependant être élargie pour englober les effets des actions sur l’environnement construit – la construction sociale et la durée historique des matrices matérielles des interrelations humaines. 

Les méthodes utilisées pour appréhender les effets du paysage ainsi produit peuvent très bien inclure la quantification, la manipulation mathématique et l’esquisse de relations de causalité apparemment mécaniques – en effet, dans l’étude de la société moderne capitaliste, un recours pragmatique à de telles méthodes est probablement inévitable. Mais ces méthodes doivent être employées de manière critique face à la puissante tendance des sciences sociales dominantes à la réification de la quantité et du mécanisme. 

Notre objectif doit être compris comme la dé-réification de la vie sociale – révélant comment des forces sociales apparemment aveugles et des coercitions sociales muettes sont en fait intelligibles en tant que produits d’une action sémiotiquement générée.  » 

W.Sewell, 2005, Chap 10, Traduit de l’anglais par l’auteur de l’article.

Nicolas Salerno, 2023

Remerciement à Emilie, Avel et Hélène pour la relecture, leurs suggestions et leur patience

Remerciement à Hélène Bezin–Chaingy pour les illustrations